Allocution de Regan Kramer, prononcée le 6 décembre 2009
place du Québec, à Paris.
Toutes et tous ici, nous avons déjà entendu parler de la
difficulté des filles à accéder à l'éducation, que ce soit en Asie, en
Afrique, en Amérique Centrale ou ailleurs. Néanmoins, il n'est pas
inutile de nous rappeler qu'en novembre 2008, dans une région
d'Afghanistan contrôlée par les Taliban, 6 hommes masqués à moto ont
aspergé d'acide le visage de 11 jeunes filles et de 4 professeures qui
se rendaient à pied à une école pour filles. Elles ont toutes survécu à
l'attaque, mais avec des séquelles, souvent graves.
Le plus extraordinaire dans l'histoire, c'est que presque toutes
ont repris le chemin de l'école dès qu'elles l'ont pu. Shamsia Humeini
avait 17 ans lors de l'attaque. Ses yeux ont été abîmés par l'acide, et
elle ne peut plus lire. Ses professeurs l'ont encouragée à reprendre
ses études quand-même. A un journaliste du New York Times venu dans son
école qui s'étonnait que ses parents l'autorisent à y retourner, elle
a expliqué : « Mes parents m'ont dit qu'il faut que je poursuive me
études, même s'ils me tuent. »
"
Même s'ils me tuent."
Tragiquement, ce n'est pas qu'une façon de parler, car si nous
sommes réunis ici aujourd'hui, c'est parce que partout dans le monde -
même au Canada, un pays pourtant réputé pour son esprit d'ouverture, et
sa culture peu violente - il y a des gens qui sont prêts à tout - et
même au meurtre - pour empêcher les filles de s'instruire, que ce soit
parce qu'ils estiment que les filles n'ont pas besoin d'apprendre car
leur seule vraie vocation c'est d'être mère de famille, de n'exercer de
pouvoir qu'au lit ou dans le seul cercle familial, ou parce qu'ils
estiment que chaque fois qu'une fille accède à l'éducation, voire à un
travail bien rémunéré, elle leur vole une place qui leur revient de
droit, en tant qu'homme, en tant que mâle.
Toujours est-il qu'il y a 20 ans aujourd'hui, Marc Lépine, un
Canadien de 25 ans, est entré dans l'Ecole Polytechnique de Montréal
armé d'un fusil et d'un couteau de chasse. Dès la première salle de
cours, il a fait sortir les 60 étudiants garçons avant de tirer sur les
9 étudiantes filles criant « Je hais les féministes ». Puis il a
continué son funeste trajet, qui s'est soldé par 14 morts : 13
étudiantes et une secrétaire.
14 jeunes femmes courageuses, dont 13 désireuses d'exercer un
métier dit « masculin », sont donc tombées sous les balles sexistes. 14
femmes victimes de l'expression la plus extrême, la plus brutale, de
l'idée qu'il y a une place pour les filles - à la maison, aux
fourneaux, au lit, ou auprès d'un berceau - et une autre pour les
garçons - sur les bancs de l'école ou du Parlement, dans les postes à
pouvoir dans les affaires ou la politique.
Mais si ces 14 femmes sont devenues des symboles, des martyres
malgré elles du féminisme, elles étaient d'abord des êtres humains,
avec des parents, des camarades, des amis… Et tout comme les parents de
Shamsia Humeini, cette jeune Afghane au visage brûlé à l'acide, les
parents de ces jeunes femmes comprennent tout le sens du sacrifice de
leur fille.
En 1995, j'ai assisté à la conférence Onusienne des droits des
femmes à Pékin. À un atelier sur la violence faite aux femmes, une
femme d'une cinquantaine d'années a pris la parole. « Certaines d'entre
vous se souviennent sûrement du massacre à l'Ecole Polytechnique de
Montréal » a-t-elle commencé. « Moi, je ne l'oublierai jamais. Je suis
la mère de l'une des filles tuées. Avant le massacre, je ne me
considérais pas comme une féministe. Mais depuis, je me bats pour
défendre le principe pour lequel ma fille est morte. Pour que ma fille
et ses camarades ne soient pas mortes en vain, il ne faut pas que nous
baissions les bras. Il faut défendre le droit des filles et des femmes…
d'aller à l'école, d'aller partout. Et il ne faut jamais oublier le
sort de ma fille, ni de toutes les autres filles et femmes dans le
monde victimes de la violence masculine, victimes de l'idée qu'elles ne
sont pas partout à leur place. »
Ainsi, aujourd'hui, 20 ans jour pour jour après cette tuerie,
nous sommes là pour nous en souvenir ; nous sommes là pour rendre
hommage à la mémoire de ces victimes du sexisme ; nous sommes là pour
dire à cette mère que non, nous n'oublierons pas sa fille, ni aucune des
autres.